« Quel projet les sept pays les plus riches du monde proposent-ils pour que l'ensemble de l'humanité, dont le tiers monde représente les trois quarts, reprenne espoir ? Il n'y a pas de réponse » Burhan Ghalioun
Il
ne suffit pas d'agir à gauche, il faut obtenir des
résultats
!
Pourquoi
je suis devenu fabiusien
Je suis un vieux socialiste qui a participé en 1969 à la fondation du PS avec Alain Savary en vue de l'Union de la gauche. Depuis lors le monde a radicalement changé.
Je
reproche fondamentalement à la direction du parti socialiste
de ne jamais avoir voulu engager une réflexion et un
débat
sérieux sur ce changement du monde et ses conséquences
socialement et écologiquement désastreuses et sur la façon au niveau
collectif d'y remédier. Le PS s'était pourtant
heurté
brutalement, après sa prise de pouvoir en 1981, au monde
réel
qui était en train de changer rapidement. Le franc
attaqué,
le chômage déferlant, la rigueur nécessaire, une
parenthèse ouverte ! Il fallut reprendre souffle : ce fut le
«
rassemblement et la modernisation ». C'était il y a
vingt ans. Et puis ? Et depuis plus rien, comme si rien ne
s'était
passé ! Alors que le PS avait voulu changer la vie, les
contraintes extérieures toutes seules changeaient celle-ci,
mais à rebours ! Le chômage de masse, la
précarité
à des degrés divers et pour de plus en plus de monde,
l'appauvrissement de l'Etat et des collectivités publiques :
quel avenir allons-nous léguer à nos enfants ? Sans
même que le PS s'interroge ! Le temps passa. Il y eut des
velléités. Ainsi le 26 mars 1998 lors d'un colloque
à
Bercy Lionel Jospin eut en public un sursaut : « Après
des années (!) où les changements ont été
subis il nous faut refonder les principes de notre action. Ceci ne se
fera qu'avec la participation de tous et par le débat public
sur tous les sujets ». Sages paroles mais non suivies
d'effets ! Advint le 21 avril 2002 exprimant clairement la
pensée
des Français. Là encore, rien ! Lors de la
préparation
du Congrès de Dijon en 2003, nouvelle velléité :
la mondialisation libérale sembla devenir enfin sujet
prioritaire pendant quelques semaines, puis on n'en parla plus ! Le
29 mai 2005 les Français rejettent l'Europe libérale.
Réaction essentielle du PS : silence dans les rangs !
Il
y a comme un problème. Pourquoi ce refus de regarder la
réalité en face ? A quoi sert aujourd'hui le Parti
socialiste ? Le risque de sa disparition prochaine n'est pas nul, ce
qui serait peut-être salutaire, mais pour les Français
quel gâchis et que de temps perdu ! Ce n'est pas la droite ni
les autres partis de gauche qui redresseront notre pays ! Camarades,
notre responsabilté est immense !
Que
faire face à la mondialisation libérale ? Telle est la
vraie et la seule question qui est aujourd'hui posée aux
responsables politiques. Pour une simple raison : tous les
problèmes
ponctuels (emploi, précarité, sécurité,
santé, enseignement, services publics, retraites, dommages
écologiques, migrations, déficit et endettement
publics, etc..) ne sont jamais avant tout que les symptômes,
non susceptibles en eux-mêmes de solutions, d'un mal ou
problème global qui est celui des effets pervers de ce qu'on
appelle la mondialisation libérale. Le processus de
"mondialisation libérale" s'est déclenché
avec les chocs pétroliers quand le prix du baril est
passé
de moins de 3 $ en 1973 à plus de 40 $ en obligeant les pays
consommateurs à exporter agressivement pour payer leur facture
pétrolière. La libéralisation des échanges
commerciaux a suivi et perduré et aussi, en recyclant les
pétrodollars, celle des mouvements de capitaux - sous
l'impulsion et l'attention des Etats-Unis.
A présent où
la technologie a bouleversé les moyens de communication et de
transport, n'importe quel produit peut pratiquement être
fabriqué n'importe où et vendu n'importe où.
Autrefois nationale, l'économie s'est mondialisée en
devenant un système en soi, autonome et incontrôlé.
Toute entreprise, où quelle soit, est ainsi soumise,
directement ou indirectement, à une concurrence violente qui
s'exerce à l'échelle du monde dans une guerre civile
sans merci et sans fin aux effets imprévisibles, même
à
terme court. Pour survivre elle doit sans cesse courir après
la compétitivité : la pression pour réduire les
coûts salariaux et les prélèvements publics est
générale et ne s'arrête jamais.
A
des degrés divers mais partout, les conséquences
funestes - de ce qui par delà les aléas de la
conjoncture constitue une mutation radicale dont nous ne savons pas
où elle nous mène - sont terribles.
La première
est la montée de la dualisation des sociétés :
d'un côté les gagnants, de l'autre les perdants, les
exclus. Chez nous, c'est le
chômage de masse et la précarité. En Afrique qui
nous est si proche, c'est le continent tout entier et tous ses
habitants qui sont écartés du mouvement
général
de l'économie, comme « rayés de la carte ».
La
seconde est que les pouvoirs publics sont maintenant confrontés
à un ensemble de nouvelles tâches à remplir, qui
est financièrement impossible. Que ce soit pour assurer
par la baisse des charges la survie économique du corps social
face à l'agressivité du système mondial ou pour
remèdier aux méfaits de la dualisation. Sans parler de
tous les projets qui sont hors du champ de l'initiative privée
parce qu'ils n'ont pas de perspective raisonnablement prévisible
de rentabilité et qui seraient nécessaires pour donner
sens aux générations futures et à l'avenir de
l'humanité (la lutte contre la pauvreté, la protection
de l'environnement, l'approfondissement de la connaissance,
etc..).
Jusqu'en 1973, tant bien que mal une utopie s'était
peu à peu réalisée, chacun pouvant vivre de son
travail et des actions collectives trouvant les moyens financiers de
s'exercer : la prospérité se généralisait
dans le monde. Depuis, c'est la précarité qui se
généralise et l'espérance d'un monde meilleur a
disparu. Le mouvement n'a aucune raison de s'arrêter. Il ne
peut conduire qu'à une révolte.
Face
à ce déferlement du libéralisme, du «
laisser-faire, laisser-passer », aux conséquences
tragiques, socialement et écologiquement, le PS n'a ainsi
jamais eu de position claire. Plusieurs tendances coexistent. Celle
du déni, d'ignorer le phénomène, de faire comme
si rien n'avait changé depuis trente ans ! Ou bien celle de le
considérer comme une fatalité, alors que la
mondialisation libérale n'est pas du tout une fatalité,
c'est simplement un choix qui s'est imposé sans avoir
été
débattu !
Comment
agir ? Depuis plus de vingt ans, nous avons partagé le pouvoir
avec la droite. Le chômage est toujours massif, la
précarisation, plus que jamais présente, les
systèmes
d'enseignement, de santé, de retraite, de protection, de
service public, menacés. L'avenir est complétement
bouché ! Le pouvoir n'est pas tout. Nous pourrions exercer une
grande influence dans l'opposition, mais sommes-nous convainquants ?
Nous ne le sommes pas. C'est qu'il ne suffit pas de dénoncer,
de protester, de dire « il n'y a qu'à.., faut qu'on...
»
ou d'agir « selon nos valeurs ». Le réformisme,
ça
ne veut rien dire ! Il faut agir à un niveau adéquat et
avec une
ampleur suffisante pour au moins ralentir la régression. Or
dans ce monde sans entraves ni protection où les
économies nationales, prises au "piège du
libre-échange excessif" (posé par qui ?),
doivent être
impérativement compétitives pour subsister, les marges
de manoeuvre sont trop faibles pour être opérantes,
le « rocher de
Sisyphe » du
politique étant le déficit et l'endettement publics !
Nous ne nous en sortirons pas sans l'Europe. Or grâce avant tout au génie de Laurent Fabius un coup d'arrêt a été donné le 29 mai au libéralisme en Europe. La calamité a été brisée. Après trente années "obscures" la route est claire maintenant : il faut nous y engager ! C'est une reconquête ! Elle sera longue et difficile, dix ans, quinze ans ? Le monde attend cela de nous.
Claude Laigle, Citoyen du monde (n° 6446) - septembre 2005