La
société va mal et l'économie va bien. Tel est le
constat premier de la situation économique et sociale actuelle.
La
société va mal : le chômage persiste et l'emploi
existant se précarise sans perspective de remède
décisif et dans une ambiance générale de
résignation.
L'économie
va bien : la croissance est relativement soutenue et apparemment
durable.
Il
existe aussi « un déficit flagrant
d'intelligibilité » : les idées reçues
et les schémas traditionnels sont dépassés. La
situation apparaît paradoxale.
Bien
que loin d'être appréhendée par l'opinion
publique la problèmatique de cette situation que nous
subissons est aujourd'hui à peu près circonscrite et
peut, en simplifiant, être ci-après exposée.
La
concurrence internationale violente et l'incertitude de l'avenir, qui
croît avec l'extension des interdépendances mondiales et
avec le mouvement accéléré et collectivement non
maîtrisé du renouvellement technique, ont conduit les
entreprises à pratiquer une gestion très serrée
de l'emploi, lequel tend en outre à être réduit
par la diffusion des « nouvelles technologies »
d'informatisation et d'automation.
Par
ailleurs ces mêmes concurrence et incertitude poussent
irrésistiblement au plan national à la diminution des
charges de la solidarité et de service public.
Le
résultat est celui que nous constatons.
Il
est certain que le fordisme, c'est-à-dire le système
à
hauts salaires des ouvriers de l'industrie qui dominait après
la seconde guerre mondiale, est aujourd'hui bien mort. Dans la mesure
où durant ces dernières années nous nous sommes
habitués, résignés, à l'évolution
et avons entériné et même commencé à
institutionaliser cette évolution, nous sommes passés
insensiblement dans un monde entièrement nouveau. Nous avons
changé de monde.
Nous
sommes passés de l'approche d'une civilisation
« du
plein emploi » à un état de
société
« à volant de chômage ». Parmi les
causes de ce basculement culturel de notre pays,
l'événement
majeur a sans doute été la suppression de
« l'autorisation administrative de licenciement »
: licencier devenait pleinement admis par la société.
La
rupture est totale : autrefois l'on attirait les travailleurs
émigrés, aujourd'hui Le Pen oriente le paysage
politique !
Il s'agit d'une régression. Les valeurs ne
sont plus les mêmes.
L'homme,
qui pouvait toujours espérer par son travail se libérer
de « la misère et de la faim » sinon de
« la servitude et de l'humiliation » et qui
commençait peu à peu à représenter la
valeur première, n'est plus considéré en tant
que tel. Le concept de « qualité de la
vie »
a disparu. Le travailleur est maintenant totalement soumis à la
loi du marché : la part salariale a dminué et les
hautes qualifications sont surpayées. L'homme est devenu un
objet, à la limite « superflu », alors
que les objets « de collection » atteignent des
prix faramineux, le capital surabondant ne sachant plus où
s'investir !
Par
contre l'argent et l'entreprise sont rois.
Dans
l'entreprise les travailleurs qui craignent de perdre leur
emploi
sont en état de subordination. Les syndicats ont ainsi perdu
de leur pouvoir et la politique contractuelle devient fictive : elle
s'effectue aux détriment des salariés en position
structurelle de faiblesse dans les négociations. Le taylorisme
disparaît, mais la démocratie interne est de plus en plus
loin de le remplacer.
Les
lois Auroux, par exemple, ne sont pas appliquées, simplement
parce que personne n'ose le demander.
En
matière de salaire un laminage s'est effectué vers le
bas. Les travailleurs non-qualifiés ont été
rejettés sous couvert de « modernisation »
et le S.M.I.C. a ainsi perdu son rôle de valeur-plancher. Les
salaires bas et moyens se sont abaissés et les
inégalités
se sont accrues, les cadres et professions intermédiaires
très
qualifiés bénéficiant dans certains domaines,
actuellement et tant qu'ils sont jeunes, du marché de la
rareté.
A
côté du chômage qui se maintient, l'emploi existant
s'est précarisé. Les emplois stables (salarié,
à
temps plein, sous contrat de durée indéterminé)
disparaissent,
remplacés par de nouveaux emplois précaires (temps
partiel, stages, intérim, contrat de durée
déterminée).
Les lois Soissons freineront peut-être ce déclin.
Suffiront-elles à l'enrayer ?
Ainsi
« la société va mal » et
s'expliquent les réactions corporatistes (les collectifs), la
montée des mécontentements, du racisme (les
boucs-émissaires !) et celle du Front National. Qui aurait
été
autrefois ouvrier au S.M.I.C. est aujourd'hui chômeur au R.M.I.
Ou pire. Le phénomène de
« l'exclusion »
se répand, mondial et touchant des nations entières
(tel le continent africain, qui nous est pourtant si proche !). Les
systèmes de solidarité et de service public se
détériorent, alors que la demande à leur propos
s'accroît.
Par
un déterminisme aux effets tragiques et terrifiants nous nous
acheminons véritablement vers un monde de violence et de
précarité.
Face
aux problèmes de nos sociétés, le
« libéralisme » est bien, comme l'a dit
le Président de la République « à
bout de souffle ».
Pourtant
« l'économie va bien ».
Que
recouvre en fait cette dernière constatation dans notre
nouvelle société duale ?
Soyons
clair : n'est-ce pas « le système
capitaliste »
de l'économie, des puissances financières, des
entreprises et des producteurs et de tous ceux qu'il entraîne,
en un mot « le capitalisme » avec la logique de
sa dynamique de structures, qui triomphe ?
Le
capitalisme n'a-t'il pas triomphé, d'un dernier coup de reins,
de l'expérience communiste après l'avoir
écrasée
ces dernières décennies sous la pression de la course
à
la parité nucléaire en lui imposant une économie
de guerre et un régime quasi-militaire empêchant le
développement de son économie civile et de sa
démocratie ?
Nul
ne peut dire quelle évolution peut-être positive aurait
pu prendre cette expérience dans un autre contexte
international moins agressif. En restant seul en lice le capitalisme
est bien devenu au plan de l'économie, à l'instar de la
démocratie au plan politique, « le pire des
systèmes à l'exception de tous les autres ».
Le
capitalisme ne triomphe-t'il pas, au niveau de l'entreprise en se
délestant, en se « libérant » de
sa principale « contrainte sociale », à
savoir le plein-emploi, sous couvert, comme on l'a vu, de la
compétitivité et du libre-échange ?
Alors
qu'autrefos il cherchait à « exploiter »
les travailleurs dont il avait besoin et qui de ce fait pouvaient se
défendre, aujourd'hui il en a de moins en moins besoin et les
rejette. Ceux-ci se retrouvent sans défense et les syndicats
perdent de leur raison d'être.
Dans
cette nouvelle dialectique
« individualisée »
capitalisme-exclus, l'ancienne « lutte des
classes »
est morte. Et la social-démocratie, dont le
« compromis »
perd également son sens, est elle-aussi en train de mourir.
Le
capitalisme n'est-il pas en passe de triompher sur un troisième
et dernier front, en se « libérant »
pour les mêmes raisons de ses « contraintes
sociales » au niveau national (les fameuses
« charges »,
les fonctionnaires « paresseux et privilégiés
par la garantie de l'emploi », les services publics
« inefficaces », l'Etat « trop cher
et gaspilleur », etc...) ? Après quoi sa victoire
pourrait être totale !
Il
avait autrefois besoin de l'Etat. Aujourd'hui, alors qu'il
réussit
sa mondialisation et que le désarmement peut s'opérer,
il en a de moins en moins besoin. Il le considère comme une
charge inutile qu'il cherche à réduire, en restreignant
de ce fait le moyen de développer la solidarité et les
services publics pourtant de plus en plus nécessaires.
La
mondialisation accélérée du capitalisme conduit
au dépérissement de l'Etat-Nation. Que vont devenir
ceux qui sont hors du système ?
Si
l'on ajoute qu'avec la croissance revenue l'environnement de notre
petite et fragile planète se dégrade toujours plus vite
(le nombre des hommes aura dû presque doubler au siècle
prochain !), ne courrons-nous pas vraiment vers un
monde à la « Mad-Max »
?
Il
nous faut prendre conscience, réinventer la polltique,
rassembler les hommes de progrès, renforcer et organiser la
démocratie avant qu'elle ne disparaisse, étendre et
mobiliser nos connaissances et nous battre contre l'adversité
qui est en train de nous submerger.
Il
n'est plus temps d'attendre.
Claude Laigle
A voir :
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