Cercle Denis Diderot                                                                             1991

REMEDIONS ENSEMBLE AUX DEFAUTS DU CAPITALISME TRIOMPHANT
AVANT QU'IL NE SOIT TROP TARD !

La société va mal et l'économie va bien. Tel est le constat premier de la situation économique et sociale actuelle.
    La société va mal : le chômage persiste et l'emploi existant se précarise sans perspective de remède décisif et dans une ambiance générale de résignation.
    L'économie va bien : la croissance est relativement soutenue et apparemment durable.  
    Il existe aussi « un déficit flagrant d'intelligibilité » : les idées reçues et les schémas traditionnels sont dépassés. La situation apparaît paradoxale.
   Bien que loin d'être appréhendée par l'opinion publique la problèmatique de cette situation que nous subissons est aujourd'hui à peu près circonscrite et peut, en simplifiant, être ci-après exposée.
   La concurrence internationale violente et l'incertitude de l'avenir, qui croît avec l'extension des interdépendances mondiales et avec le mouvement accéléré et collectivement non maîtrisé du renouvellement technique, ont conduit les entreprises à pratiquer une gestion très serrée de l'emploi, lequel tend en outre à être réduit par la diffusion des « nouvelles technologies » d'informatisation et d'automation.
    Par ailleurs ces mêmes concurrence et incertitude poussent irrésistiblement au plan national à la diminution des charges de la solidarité et de service public.
    Le résultat est celui que nous constatons.

Il est certain que le fordisme, c'est-à-dire le système à hauts salaires des ouvriers de l'industrie qui dominait après la seconde guerre mondiale, est aujourd'hui bien mort. Dans la mesure où durant ces dernières années nous nous sommes habitués, résignés, à l'évolution et avons entériné et même commencé à institutionaliser cette évolution, nous sommes passés insensiblement dans un monde entièrement nouveau. Nous avons changé de monde.
    Nous sommes passés de l'approche d'une civilisation « du plein emploi » à un état de société « à volant de chômage ». Parmi les causes de ce basculement culturel de notre pays, l'événement majeur a sans doute été la suppression de « l'autorisation administrative de licenciement » : licencier devenait pleinement admis par la société.
La rupture est totale : autrefois l'on attirait les travailleurs émigrés, aujourd'hui Le Pen oriente le paysage politique !
    Il s'agit d'une régression. Les valeurs ne sont plus les mêmes.
    L'homme, qui pouvait toujours espérer par son travail se libérer de « la misère et de la faim » sinon de « la servitude et de l'humiliation » et qui commençait peu à peu à représenter la valeur première, n'est plus considéré en tant que tel. Le concept de « qualité de la vie » a disparu. Le travailleur est maintenant totalement soumis à la loi du marché : la part salariale a dminué et les hautes qualifications sont surpayées. L'homme est devenu un objet, à la limite « superflu », alors que les objets « de collection » atteignent des prix faramineux, le capital surabondant ne sachant plus où s'investir !
    Par contre l'argent et l'entreprise sont rois.
    Dans l'entreprise les travailleurs qui craignent de perdre leur emploi sont en état de subordination. Les syndicats ont ainsi perdu de leur pouvoir et la politique contractuelle devient fictive : elle s'effectue aux détriment des salariés en position structurelle de faiblesse dans les négociations. Le taylorisme disparaît, mais la démocratie interne est de plus en plus loin de le remplacer.
    Les lois Auroux, par exemple, ne sont pas appliquées, simplement parce que personne n'ose le demander.
    En matière de salaire un laminage s'est effectué vers le bas. Les travailleurs non-qualifiés ont été rejettés sous couvert de « modernisation » et le S.M.I.C. a ainsi perdu son rôle de valeur-plancher. Les salaires bas et moyens se sont abaissés et les inégalités se sont accrues, les cadres et professions intermédiaires très qualifiés bénéficiant dans certains domaines, actuellement et tant qu'ils sont jeunes, du marché de la rareté.
    A côté du chômage qui se maintient, l'emploi existant s'est précarisé. Les emplois stables (salarié, à temps plein, sous contrat de durée indéterminé) disparaissent, remplacés par de nouveaux emplois précaires (temps partiel, stages, intérim, contrat de durée déterminée). Les lois Soissons freineront peut-être ce déclin. Suffiront-elles à l'enrayer ?

Ainsi « la société va mal » et s'expliquent les réactions corporatistes (les collectifs), la montée des mécontentements, du racisme (les boucs-émissaires !) et celle du Front National. Qui aurait été autrefois ouvrier au S.M.I.C. est aujourd'hui chômeur au R.M.I. Ou pire. Le phénomène de « l'exclusion » se répand, mondial et touchant des nations entières (tel le continent africain, qui nous est pourtant si proche !). Les systèmes de solidarité et de service public se détériorent, alors que la demande à leur propos s'accroît.
    Par un déterminisme aux effets tragiques et terrifiants nous nous acheminons véritablement vers un monde de violence et de précarité
.
    Face aux problèmes de nos sociétés, le « libéralisme » est bien, comme l'a dit le Président de la République « à bout de souffle ».

Pourtant « l'économie va bien ».
    Que recouvre en fait cette dernière constatation dans notre nouvelle société duale ?
    Soyons clair : n'est-ce pas « le système capitaliste » de l'économie, des puissances financières, des entreprises et des producteurs et de tous ceux qu'il entraîne, en un mot « le capitalisme » avec la logique de sa dynamique de structures, qui triomphe ?
    Le capitalisme n'a-t'il pas triomphé, d'un dernier coup de reins, de l'expérience communiste après l'avoir écrasée ces dernières décennies sous la pression de la course à la parité nucléaire en lui imposant une économie de guerre et un régime quasi-militaire empêchant le développement de son économie civile et de sa démocratie
?
    Nul ne peut dire quelle évolution peut-être positive aurait pu prendre cette expérience dans un autre contexte international moins agressif. En restant seul en lice le capitalisme est bien devenu au plan de l'économie, à l'instar de la démocratie au plan politique, « le pire des systèmes à l'exception de tous les autres ».
    Le capitalisme ne triomphe-t'il pas, au niveau de l'entreprise en se délestant, en se « libérant » de sa principale « contrainte sociale », à savoir le plein-emploi, sous couvert, comme on l'a vu, de la compétitivité et du libre-échange ?
    Alors qu'autrefos il cherchait à « exploiter » les travailleurs dont il avait besoin et qui de ce fait pouvaient se défendre, aujourd'hui il en a de moins en moins besoin et les rejette. Ceux-ci se retrouvent sans défense et les syndicats perdent de leur raison d'être.
    Dans cette nouvelle dialectique « individualisée » capitalisme-exclus, l'ancienne « lutte des classes » est morte. Et la social-démocratie, dont le « compromis » perd également son sens, est elle-aussi en train de mourir.
    Le capitalisme n'est-il pas en passe de triompher sur un troisième et dernier front, en se « libérant » pour les mêmes raisons de ses « contraintes sociales » au niveau national (les fameuses « charges », les fonctionnaires « paresseux et privilégiés par la garantie de l'emploi », les services publics « inefficaces », l'Etat « trop cher et gaspilleur », etc...) ? Après quoi sa victoire pourrait être totale !
    Il avait autrefois besoin de l'Etat. Aujourd'hui, alors qu'il réussit sa mondialisation et que le désarmement peut s'opérer, il en a de moins en moins besoin. Il le considère comme une charge inutile qu'il cherche à réduire, en restreignant de ce fait le moyen de développer la solidarité et les services publics pourtant de plus en plus nécessaires.
    La mondialisation accélérée du capitalisme conduit au dépérissement de l'Etat-Nation. Que vont devenir ceux qui sont hors du système ?

Si l'on ajoute qu'avec la croissance revenue l'environnement de notre petite et fragile planète se dégrade toujours plus vite (le nombre des hommes aura dû presque doubler au siècle prochain !), ne courrons-nous pas vraiment vers un monde à la « Mad-Max » ?
   Il nous faut prendre conscience, réinventer la polltique, rassembler les hommes de progrès, renforcer et organiser la démocratie avant qu'elle ne disparaisse, étendre et mobiliser nos connaissances et nous battre contre l'adversité qui est en train de nous submerger.
    Il n'est plus temps d'attendre.

Claude Laigle

 A voir :

- Un "monde à la Mad Max" ?  Ecoutez Jacques Blamont - 4 octobre 2009

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